Le communautaire du monde à reconnaître

7 Août 2004 - Il y a dix ans, la Corporation de développement communautaire du Bas-Richelieu était incorporée, concrétisant le projet partagé par les acteurs d'alors du développement communautaire. La décennie précédente avait été marquée par la mise en place des centres communautaires ; la Maison d'animation populaire, le Centre communautaire Notre-Dame et le Centre d'aide et d'information populaire. Le CLSC venait d'ouvrir ses portes (1985) et offrait un soutien aux initiatives communautaires. Les Maryse Paul-Hus, Louise Millette, Gaston Bélanger, André Forcier ont accepté de former en mars 1987 la nouvelle corporation qui, sans empiéter sur le terrain des centres communautaires et en s'engageant à ne pas chercher son financement dans les enveloppes déjà dédiées aux groupes populaires, agirait comme force de regroupement d'un secteur communautaire en émergence en tant qu'acteur social dans l'agglomération soreloise.

Au lendemain du Colloque de Victoriaville de l'automne 1986 (Fais-moi signe de changement) qui avait mis de l'avant l'idée du développement communautaire, des responsables de groupes étaient invités à participer au premier Sommet de la Montérégie à l'hiver 1987. Ils y voyaient une occasion d'aller chercher les ressources qui leur manquaient pour répondre aux besoins d'un milieu local fortement secoué par la crise de l'emploi et ses séquelles d'appauvrissement. C'était entrer sur un terrain exigent : devenir un nouvel acteur local c'est prendre sa part de responsabilité quant aux résultats des stratégies locales et régionales de développement.

Fallait-il y aller chacun pour soi? Fallait-il s'allier entre gens du milieu communautaire? Valait-il la peine de faire alliance avec les syndicats? Il s'est alors trouvé des gens pour répondre dans un sens et dans l'autre à chacune de ces questions. Les groupes qui ont constitué initialement la Corpo ce sont ceux qui, au cours des deux années de gestation qui ont précédé l'assemblée des fondations des 29-30 septembre 1989, ont cheminé ensemble en alliance avec les syndicats pour faire valoir sur la place publique l'apport du communautaire et en assurer la représentation aux tables de concertation, en particulier au Comité d'aide au développement des collectivités qui est devenu aujourd'hui la SADC du Bas-Richelieu.

La CDC n'est pas née d'une volonté unanime du milieu communautaire. Elle n'a jamais regroupé toutes les forces de ce secteur. Elle n'est pas différente en cela des autres regroupements qu'ils soient de nature économique, commerciale, syndicale ou sociale. Elle réunit ceux et celles qui choisissent d'inscrire leur action socio-communautaire sur la scène du développement. Qui considèrent que le développement ne se réduit pas au marché, mais comporte une dimension de solidarité sans laquelle il n'y a pas d'activité économique viable. Qui travaillent à démocratiser la société y inclus sur le plan économique parce que ça n'a pas de sens que la richesse ne soit pas partagée plus équitablement. Dans le contexte où nous vivons présentement, il y a là plusieurs défis à relever.

Prétendre que le partage et la justice sociale doivent l'emporter sur l'individualisme ambiant au moment où les forces politiques professent le crédo néo-libéral selon lequel les plus forts sont ceux qui méritent davantage, ça prend plus que du courage et de la ténacité. Cela exige que nous ayons les moyens de forcer le débat public et d'exiger que les élus rendent des comptes à celles et ceux qu'ils sont sensés représenter plutôt qu'à ceux qui les invitent à leur table. C'est sans doute un premier défi qu'une CDC doit actuellement relever : s'asseoir là où se discutent les choses, là où le pouvoir s'exerce pour y tenir le discours de celles et ceux qu'on n'invite jamais aux banquets.

Faire de la place et obtenir un support convenable à l'apport économique du secteur communautaire plutôt que d'essayer de profiter de la sollicitude charitable d'une société riche, c'est plus que chercher du financement. Cela exige une capacité d'inventer de nouvelles avenues économiques qui reconnaissent la valeur réelle de l'apport social des organismes communautaires. C'est plus facile à énoncer comme principe qu'à réaliser sur le terrain. C'est le second défi des CDC : faire en sorte que se concrétise le discours voulant que la santé et le bien-être de la population repose sur la possibilité que chaque personne et chaque collectivité qui rallie tout le monde, mais que l'idéologie de l'excellence s'acharne à nier pour le seul profit des plus forts. C'est le défi de l'économie sociale.

Choisir la solidarité, miser sur les alliances, favoriser le partenariat, risquer la concertation, ça n'a rien de reposant et ça ne veut surtout pas dire qu'on refuse de lutter. Il n'y a pas de concertation fructueuse sans que les partenaires acceptent de situer clairement et correctement leurs positions respectives. Il n'y a pas de solidarité efficace sans que les uns et les autres ne se fassent respecter avec leurs différences. Sur le terrain politique, et c'est le troisième défi des CDC, il faut être fort pour s'engager dans le partenariat. Rallier les groupes, organiser des structures de représentation efficaces, mobiliser les énergies pour infléchir le rapport de force en faveur des gens ordinaires, voilà des tâches qui demeurent, dix ans après l'initiative originelle, toujours aussi pressantes et exigeantes. Sur le plan local bien sûr, mais aussi et de plus en lus sur le plan régional puisque le Sommet de janvier dernier a retenu l'action communautaire comme nouvel axe de développement reconnu par l'Entente-cadre Québec-Montérégie.

Ces trois défis, les CDC dont celle du Bas-Richelieu, ont à les relever dans un Québec qui vit actuellement une forte ébullition sociale. L'État québécois a été depuis les années soixante un outil puissant de développement et de redistribution de la richesse collective. Il est aujourd'hui assiégé et menacé de réduction par un discours politique qui voudrait que seules les initiatives privées soient efficaces. À Sorel, nous sommes particulièrement bien placés pour le comprendre.

Le mouvement communautaire a pris son essor comme une réponse à la désarticulation sociale provoquée par la fermeture des entreprises manufacturières qui avaient fait la fortune de la région. Le clan Simard, la "clique" selon l'expression de Mgr Desranleau au moment des grèves de mai-août 1937, s'est enrichie en s'appropriant l'ensemble des industries locales et en profitant de l'économie de guerre. D'entrepreneurs ils sont devenus financiers en vendant les chantiers navals à la Société générale de financement dans les années soixante, puis en fermant sauvagement les Aciers de Sorel en 1980 et en déménageant les Tricots Richelieu en 1987.

Lorsque, après des années de survie au gré des contrats publics, Marine Industrie a mis à pied près de deux mille travailleurs en 1981-1982, Sorel est entré dans une phase de décroissance industrielle accélérée, sans qu'un entrepreneuriat local consistant ne soit en mesure de prendre la relève.

Dépendant de capitaux extérieurs, nous avons connu une seconde secousse majeure en 1994 quand Beloit a "scrappé" son usine soreloise et déménagé - moyennant subventions ! - ses installations à Renfrew en Ontario. La même année Pearless a acheté Soreltex en faillite pour démanteler un concurrent sur le marché du tapis et GEC Alshtom a " rationalisé " sa main-d'oeuvre. En moins d'un an, nous avons perdu près du cinquième des emplois manufacturiers de la région. C'est ce choc colossal sur l'activité économique locale qui se réflète dans les statistiques du recensement qui inquiètent tant nos élites locales. Et ça n'est malheureusement pas fini. D'autres fleurons de l'industrie locale sont actuellement menacés. Ajoutons que les compressions dans le secteur public et la rationalisation des services par les deux paliers de gouvernement ont déjà fait disparaître de la région soreloise des centaines d'emplois et accélérés ainsi la spirale de la décroissance. Il y a fort à parier que les prochaines statistiques de population vont confirmer une nouvelle baisse et un nouvel appauvrissement, justifiant que les services se déplacent ailleurs ce qui entraînera un nouveau pas dans le cercle vicieux de la décroissance.

La CDC a contribué lors des colloques sur la pauvreté dans le Bas-Richelieu en 1990 et sur le développement local en 1992, à l'élaboration d'une planification locale et d'un ralliement de toutes les forces vives pour relancer le milieu. Sur ce terrain rien n'est jamais acquis et à la veille de la décentralisation vers le palier local qu'entreprend l'État québécois, l'expérience soreloise des dix dernières années prend un relief nouveau et une importance nouvelle. Il faut mettre en valeur nos acquis pour qu'ils soient pris en compte et contribuent à un développement qui soit intégral et durable. La CDC doit susciter des alliances dans mise en place du futur centre local de développement du Bas-Richelieu.

Le communautaire du monde à reconnaître, c'était le slogan du colloque de septembre 1998. On peut dire aujourd'hui que ce mot d'ordre est en bonne partie réalisé. Mais il conserve toute son actualité puisque l'avenir des partenariats pour le développement passe par une restructuration importante au cours de laquelle il faudra s'imposer, prendre notre place, prendre la place qui revient au monde ordinaire que nous représentons.

Texte de René Lachapelle et André Forcier à l'occasion du 10 ième anniversaire de la Corpo. 24 avril 1997

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